Madagascar : Une Île Riche, un Peuple Pauvre -- Comment l’Oligarchie a Vidé le Pays

Madagascar est l’une des îles les plus riches du monde en ressources naturelles. Elle produit 80% de la vanille mondiale. Elle possède d’énormes gisements de nickel, de cobalt et de saphirs. Et pourtant, 80% de sa population vit sous le seuil de pauvreté. Ce paradoxe n’est pas un accident. Il est le résultat d’un système. Jean-Claude explique ce système, simplement et honnêtement.
Imaginez un payé un homme qui travaille dans une mine de cobalt depuis vingt ans. Il extrait un métal qui sert à fabriquer les batteries des voitures électriques que les gens achètent en Europe et en Amérique. Sans son travail, ces voitures n’existent pas. Mais cet homme n’a pas de voiture. Il n’a même pas assez d’argent pour envoyer ses enfants à l’école secondaire. Il vit dans une maison sans eau courante ni électricité fiable. Ce scénario, c’est la réalité de Madagascar. Et comprendre pourquoi il existe, c’est comprendre l’un des problèmes les plus importants de notre époque.
L’extraction [prendre les ressources naturelles d’un pays pour les exporter sans les transformer sur place] est le modèle économique dominant de Madagascar. Au lieu de transformer la vanille en produits finis, de raffiner le nickel, ou de tailler les saphirs localement, Madagascar exporte ses ressources brutes à bas prix. La valeur ajoutée [la différence de prix entre une ressource brute et un produit fini] se créé à l’étranger, pas à Madagascar.
Prenons la vanille. Madagascar produit la majorité de la vanille du monde. Mais les grandes marques alimentaires mondiales -- Häagen-Dazs, Coca-Cola, Nestlé -- achètent cette vanille, la transforment, et la vendent sous leurs propres marques à des prix très élevés. Le paysan malgache qui cultive la vanille reçoit une petite partie de la valeur finale. L’entreprise étrangère qui met cette vanille dans une glace à 8 euros reçoit la grande partie.
Le même schéma s’applique au nickel, au cobalt, aux litchis, aux saphirs. Madagascar est le producteur. Mais Madagascar n’est pas l’enrichi. C’est la première pièce du puzzle.
La malédiction des ressources [paradoxe où les pays riches en ressources naturelles restent souvent plus pauvres que les pays qui n’en ont pas] est bien documentée par les économistes. Pourquoi ? Parce que les ressources naturelles créent une rente [de l’argent qu’on gagne grâce à sa position, pas grâce à son travail ou son intelligence] pour ceux qui contrôlent l’accès à ces ressources. Et ceux qui contrôlent cet accès n’ont pas intérêt à ce que le pays se développe autrement.
Si vous êtes un homme d’affaires qui gagne des millions grâce à une licence d’exportation de litchis obtenue grâce à vos connexions politiques, vous n’avez aucun intérêt à ce que Madagascar développe une industrie alimentaire locale. Parce que si Madagascar transformait ses propres litchis, d’autres entreprises entreraient sur le marché, votre monopole [contrôle exclusif d’un secteur] disparaîtrait, et vos profits avec lui.
Donc ces hommes -- qu’on appelle les oligarques [une petite élite économique qui contrôle à la fois l’argent et le pouvoir politique] -- ont tout intérêt à maintenir le statu quo. Ils financent les politiciens qui leur garantissent leurs licences. Ils possèdent les médias qui évitent de parler de leur pouvoir. Et ils placent leur argent à l’étranger pour le mettre à l’abri de toute réforme fiscale future.
Les ressources naturelles de Madagascar n’ont pas enrichi Madagascar. Elles ont enrichi une petite élite qui contrôle l’accès à ces ressources -- et des entreprises étrangères qui les transforment et les vendent.
Un conglomérat [une grande entreprise qui contrôle plusieurs secteurs différents en même temps] est l’outil économique de l’oligarchie. Quand un seul groupe contrôle la construction, le transport, l’énergie, les médias et les hôtels, il n’y a plus de vraie concurrence [compétition entre entreprises qui force les prix à baisser et la qualité à monter]. Le marché est capturé.
Le cas le plus visible à Madagascar est celui de Mamy Ravatomanga et du Groupe Sodiat. Parti d’une petite entreprise de transport en 1990, Sodiat est devenu en trente ans un empire qui touche à tout : construction, pétrole, médias, hôtels, santé. Ravatomanga était à la fois l’homme d’affaires le plus puissant du pays et l’un des principaux soutiens financiers du président Rajoelina.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est un système. Le businessman finance le politique. Le politique accède aux contrats d’État, aux licences d’exportation, aux concessions [droits exclusifs d’exploiter une ressource ou un service public]. Le businessman s’enrichit. Une partie de cet argent retourne financer le politique. Et ainsi de suite.
Pendant ce temps, la petite entreprise familiale qui voudrait entrer dans le secteur de la construction ne peut pas obtenir les mêmes contrats. Le paysan qui voudrait exporter ses litchis directement ne peut pas accéder aux mêmes circuits. Le médecin qui voudrait ouvrir une clinique ne peut pas concurrencer le réseau de santé du conglomérat. Le système est fermé.
La fuite des capitaux [quand l’argent gagné dans un pays est transféré à l’étranger plutôt que réinvesti localement] est l’une des principales raisons pour lesquelles les pays riches en ressources restent pauvres. L’argent qui devrait servir à construire des écoles, des hôpitaux et des routes à Madagascar se retrouve dans des comptes bancaires à Maurice, aux Seychelles ou en Suisse.
L’affaire Ravatomanga l’illustre parfaitement. Quand les enquêteurs mauriciens ont gelé ses comptes après son arrestation en octobre 2025, ils ont trouvé 180 millions de dollars dans deux banques mauriciennes. Cet argent ne circulait pas dans l’économie malgache. Il ne finançait pas des emplois à Madagascar. Il ne payait pas d’impôts à Madagascar.
Il était simplement là, à l’abri. Dans un pays voisin dont le secteur financier offshore [services financiers destinés aux non-résidents, souvent avec une fiscalité avantageuse et une discrétion garantie] est précisément conçu pour accueillir ce type de fortune.
Le litchi de Madagascar est l’un des plus appréciés au monde. Chaque année, des centaines de milliers de tonnes sont exportées vers l’Europe, principalement la France.
Mais selon les enquêteurs et Transparency International Madagascar, le système d’exportation était contrôlé par un petit nombre d’opérateurs proches du pouvoir. Ces opérateurs achetaient les litchis aux paysans malgaches à des prix bas -- imposés par leur monopole sur l’accès aux circuits d’exportation. Puis ils revendaient ces mêmes litchis à des prix bien plus élevés sur les marchés européens.
Le paysan qui cultivait le litchi depuis des années ne recevait qu’une infime partie de sa valeur finale. La grande marge allait aux intermédiaires connectés au pouvoir. Transparency International Madagascar avait signalé ce problème dès 2022. Sa directrice a été convoquée et harcelée juridiquement pour l’avoir dit.
Le contrat social [l’accord implicite entre un gouvernement et ses citoyens : le gouvernement fournit des services -- eau, électricité, éducation, santé -- et les citoyens paient des impôts et respectent les lois] est fondamentalement brisé à Madagascar. Quand un État ne peut pas ou ne veut pas fournir des services de base, les citoyens perdent confiance dans les institutions. Et cette méfiance devient elle-même un obstacle au développement.
Les coupures d’eau et d’électricité qui ont déclenché les protestations de septembre 2025 ne sont pas des accidents techniques. Elles sont le symptôme d’un État qui ne fonctionne pas pour ses citoyens. Un État où les ressources publiques sont détournées [volées ou mal utilisées par ceux qui sont censés les gérer] pour enrichir une élite plutôt que pour financer les services dont le peuple a besoin.
Entre 2012 et 2024, Madagascar a perdu vingt-deux places dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International. Il se classe aujourd’hui au 140ème rang sur 180 pays. Cela veut dire que dans 139 pays du monde, la corruption est moins systématique qu’à Madagascar. Et pourtant, Madagascar possède des ressources que la plupart de ces 139 pays n’ont pas.
Cette analyse n’est pas destinée à déprimer. Elle est destinée à être honnête. Parce que comprendre le problème avec précision est la première étape pour le résoudre. Alors qu’est-ce qui changerait vraiment la situation à Madagascar ?
La transformation locale des ressources. Plutôt que d’exporter de la vanille brute, Madagascar pourrait développer une industrie d’arômes alimentaires. Plutôt que d’exporter des litchis frais, elle pourrait développer une industrie de jus, de confitures, de produits transformés. La valeur ajoutée resterait sur l’île. Les emplois qualifiés se développeraient localement.
Une fiscalité réelle sur les ressources naturelles. Les entreprises qui extraient le nickel et le cobalt de Madagascar doivent payer des impôts à Madagascar, proportionnels à la valeur réelle de ce qu’elles emportent. Ces revenus fiscaux [l’argent que l’État collect auprès des entreprises et des citoyens] doivent financer les écoles, les hôpitaux, les routes et l’électricité.
Des institutions indépendantes. Une justice qui peut poursuivre les puissants. Une presse libre qui peut les nommer. Des organismes de contrôle qui ne reçoivent pas d’ordres du palais présidentiel. Sans ces conditions, chaque nouveau gouvernement reproduit le même système avec des noms différents.
Le mot « pauvreté » laisse entendre qu’il manque quelque chose. Qu’il n’y a pas assez de ressources. Ce n’est pas le cas de Madagascar. Les ressources existent. La vanille existe. Le cobalt existe. Les saphirs existent. La biodiversité unique au monde existe.
Ce qui manque, ce n’est pas la richesse. C’est la justice économique [le principe selon lequel la richesse produite dans un pays doit profiter à ceux qui y vivent et y travaillent, pas seulement à ceux qui ont les bonnes connexions politiques]. Ce qui manque, c’est un système qui fait parvenir la valeur de ces ressources aux mains de ceux qui les produisent, plutôt qu’aux comptes offshore d’une petite élite.
La révolution de septembre 2025 a renversé un président. Elle n’a pas encore renversé ce système. C’est là que commence le vrai travail.
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