Fin du Franc CFA : L’Afrique de l’Ouest va-t-elle enfin lâcher la monnaie de la Françafrique ?

Le franc CFA a 78 ans. Il est garanti par le Trésor français, arrimé à l’euro, et administré depuis Paris. L’Eco devait le remplacer. Il n’est jamais arrivé. Jean-Claude pose la question que les dirigeants de la CEDEAO évitent : une banque centrale régionale partagée est-elle vraiment la souveraineté -- ou juste une colonisation avec un autre drapeau ?
En 1945, la France crée le franc des Colonies Françaises d’Afrique. Depuis, le nom a changé -- « Communauté Française d’Afrique » -- mais la structure, elle, n’a pas bougé. En 2026, quatorze pays africains utilisent encore une monnaie dont la parité est fixée par accord avec Paris, dont les réserves sont déposées au Trésor français, et dont la politique monétaire est décidée par des institutions où la France conserve un droit de regard. Ce n’est pas une allégation. C’est l’architecture institutionnelle du système telle qu’elle a fonctionné pendant sept décennies.
Le franc CFA est administré par deux banques centrales régionales : la BCEAO pour les huit pays de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA), et la BEAC pour les six pays de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC). Les deux sont arrimées à l’euro depuis 1999 -- auparavant au franc français. La France garantit la convertibilité illimitée du franc CFA. En échange, les pays membres déposaient historiquement 50 pour cent de leurs réserves de change auprès du Trésor français -- un mécanisme réformé en 2019 mais dont l’esprit institutionnel demeure.
Les partisans du système avancent ses avantages réels : une monnaie stable dans des régions où l’inflation a souvent été dévastatrice, une convertibilité garantie qui facilite les échanges commerciaux, et une crédibilité institutionnelle que des états fragiles auraient du mal à construire seuls. Ces arguments ont leur valeur. Mais ils ne répondent pas à la question centrale : à qui profite la stabilité ? Une monnaie stable mais contrôlée de l’extérieur n’est pas un instrument de développement. C’est un instrument de préservation du statu quo.
En 2000, la CEDEAO annonce son intention de créer une monnaie unique régionale. En 2003, la date de lancement est fixée à 2005. En 2005, elle est repoussée. En 2019, le président Ouattara et Emmanuel Macron annoncent ensemble la création de l’Éco -- qui, dans leur version, n’était en réalité qu’un franc CFA rebrandingé avec un nom plus africain. Le Mali et la Guinée refusent immédiatement. La Guinée, qui n’a jamais intégré la zone CFA, voit dans cet Éco la prolongation d’un système qu’elle a toujours refusé. En 2026, l’Éco n’existe toujours pas.
L’Éco proposé en 2019 n’était pas une rupture avec le franc CFA. C’était le franc CFA avec un nouveau logo. La Françafrique ne change pas de nom. Elle change de communication.
Entre 2021 et 2023, trois pays du Sahel -- le Mali, le Burkina Faso et le Niger -- ont connu des coups d’état militaires. Les trois juntes ont expulsé les forces françaises de leur territoire, rompu leurs accords de défense avec Paris, et créé l’Alliance des États du Sahel (AES) -- un nouveau bloc régional en dehors de la CEDEAO. Ces trois pays ont formellement quitté la CEDEAO en janvier 2025. La question monétaire suit logiquement : si vous quittez le cadre politique et sécuritaire de la Françafrique, pouvez-vous rester dans son cadre monétaire ?
La réponse est non. Pas durablement. Et c’est ici que le débat sur le franc CFA bascule du théorique au concret. Le Mali et le Burkina Faso sont membres de la zone UEMOA et donc utilisateurs du franc CFA via la BCEAO. Le Niger également. Ces trois états désormais en rupture politique avec la France continuent d’utiliser une monnaie dont Paris est le garant. C’est une contradiction structurelle que seule l’indépendance monétaire peut résoudre.
Voici ce que le débat public évite de dire clairement : remplacer le franc CFA par l’Éco géré par une banque centrale régionale partagée n’est pas la souveraineté monétaire. C’est une colonisation avec une autre architecture. La véritable rupture exige autre chose -- et elle est plus exigeante que ce que les discours officiels acceptent de reconnaître.
La souveraineté monétaire réelle repose sur trois piliers simultanés. Premièrement : des lois fiscales nationales -- un code des finances publiques que le parlement de chaque pays adopte et révise souverainement. Deuxièmement : une politique fiscale indépendante -- la capacité de décider souverainement de ses dépenses, de ses investissements, et de ses priorités budgétaires sans contrainte externe. Troisièmement : une politique monétaire indépendante -- une banque centrale nationale, avec son propre mandat, ses propres instruments, et ses propres réserves.
Une banque centrale régionale partagée entre huit états -- comme la BCEAO -- ne peut pas mener une politique monétaire adaptée à la situation spécifique du Burkina Faso, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire simultanément. Ces trois économies ont des structures, des niveaux de développement, et des besoins radicalement différents. Une politique monétaire unique pour toutes est, par construction, sous-optimale pour chacune. Ce n’est pas un défaut de gestion. C’est une contrainte mathématique inhérente à toute union monétaire entre économies hétérogènes.
Le Burkina Faso est le quatrième producteur d’or d’Afrique. Il produit également du coton, du manganèse, et des phosphates. Ces ressources constituent une base d’ancrage pour une politique monétaire nationale crédible.
Un cadre possible : un panier de devises composé de monnaies des principaux partenaires commerciaux -- dollar US, yuan, dirham -- combiné à une réserve partielle adossée aux ressources naturelles. L’or produit et retenu au Burkina, converti en réserves souveraines, peut ancrer la crédibilité d’une nouvelle unité monétaire nationale sans dépendance envers Paris ou Bruxelles.
Ce modèle n’est pas sans risque. Il exige des institutions fiscales solides, une transparence dans la gestion des réserves, et une protection contre la corruption dans la chaîne de valeur minière. Mais ces défis sont des défis de gouvernance -- résolubles. La dépendance monétaire vis-à-vis de Paris, elle, est structurelle et délibérée.
La souveraineté monétaire sans capital humain est une institution sans substance. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont des populations parmi les plus jeunes du monde -- avec des médianes d’âge inférieures à 18 ans. Cette jeunesse est à la fois la contrainte principale et l’opportunité centrale de toute stratégie de développement monétaire indépendant. Une banque centrale nationale nécessite des économistes, des statisticiens, des auditeurs, des analystes de risque -- formés, retenus, et intégrés dans une institution publique qui fonctionne.
L’investissement dans la formation des jeunes -- économie, droit financier, gestion des ressources -- n’est pas séparable du projet de souveraineté monétaire. C’est sa condition préalable. Les juntes qui parlent d’indépendance monétaire sans investir massivement dans la formation de la génération qui gérera les institutions construisent une souveraineté de façade. La monnaie est l’institution. Le capital humain est le moteur. L’un sans l’autre est une coquille vide.
L’Éco tel qu’il est actuellement conçu dans le cadre de la CEDEAO ne résoudra pas le problème du franc CFA. Il le déplace. Une monnaie unique ouest-africaine qui inclut le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Burkina Faso dans une même zone monétaire est une union entre économies incompatibles. Le Nigeria seul représente les deux tiers du PIB de la CEDEAO. Une politique monétaire commune entre Lagos et Ouagadougou n’est pas viable. Elle serait, par nécessité, calibrée sur les besoins de l’économie dominante -- qui n’est pas celle du Sahel.
Par ailleurs, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la CEDEAO. Ils ne seront pas dans l’Éco. L’Éco sans le Sahel est une monnaie de la côte -- de Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Ghana et du Nigeria. Ce n’est pas une rupture avec la Françafrique. C’est une continuation de la zone d’influence française avec un nouveau nom et la bénédiction d’Abuja.
Le franc CFA prendra fin le jour où chaque état africain qui l’utilise aura construit, de manière indépendante, les trois piliers de la souveraineté réelle : des lois fiscales nationales adoptées par un parlement souverain, une politique budgétaire décidée sans tutelle extérieure, et une banque centrale nationale -- pas régionale -- avec ses propres instruments et ses propres réserves.
Pour le Burkina Faso, ce chemin passe par l’or, le coton et le manganèse -- des ressources réelles, extractibles, et valorisables -- comme ancres d’un panier de devises souverain. Il passe par la jeunesse -- formée, retenue, et intégrée dans des institutions publiques qui fonctionnent. Et il passe par le temps -- pas des années de discours, mais des décennies de construction institutionnelle patiente.
Jusqu’à ce que ces conditions soient réunies, toute alternative au franc CFA -- l’Éco, l’AES, n’importe quelle monnaie régionale partagée -- est une fable. Ce n’est pas la fin de la colonisation monétaire. C’est la colonisation avec un autre drapeau.
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