Le Vêtement que Vous Portez

Enquête Textile · Afrique · Droits Humains · Juin 2026

Le Vêtement que Vous Portez : L'Exploitation Textile au Maroc, à Madagascar et en Tunisie

Exploitation textile Maroc Madagascar Tunisie travailleurs The Meridian Jean-Claude Correspondant Français
The Meridian · Textile · Droits Humains · Juin 2026
13 min de lecture

Vous achetez un pull à 25 euros dans une enseigne européenne. Ce pull a été cousu au Maroc, à Madagascar ou en Tunisie -- des pays francophones où des centaines de milliers de travailleurs alimentent la machine de la fast fashion mondiale. Derrière le prix affiché en magasin : des salaires de misère, des travailleurs étrangers enfermés dans des dortoirs sans liberté de sortir, des passeports confisqués, et des signalements de traite des personnes par les autorités américaines. Jean-Claude, Correspondant Français du Meridian, expose la chaîne complète.

Parlons d'abord des chiffres. Au Maroc, le salaire minimum dans l'industrie textile tourne autour de 250 euros par mois. En Tunisie, il est d'environ 100 euros. À Madagascar, il descend à moins de 50 euros pour certaines catégories de travailleurs du textile. Ces chiffres sont officiels. En pratique, beaucoup de travailleurs -- surtout les étrangers venus d'Afrique subsaharienne pour trouver du travail dans les zones franches -- gagnent parfois moins que ce minimum légal, ou se retrouvent dans des situations où leurs conditions de travail ressemblent davantage à de la servitude qu'à de l'emploi. Ce n'est pas une exagération. C'est ce que dit le rapport annuel du Département d'État américain sur la traite des personnes.

Ce que Vous Payez, Ce qu'ils Reçoivent
~250€
Salaire mensuel minimum textile au Maroc -- fournisseur de Zara, H&M, Mango, Kiabi
~100€
Salaire mensuel minimum textile en Tunisie -- fournisseur de grandes enseignes européennes
<50€
Salaire mensuel minimum textile à Madagascar -- parmi les plus bas du monde

Le Maroc est le principal fournisseur textile de l'Europe du Sud. Inditex, le groupe qui possède Zara, H&M, Mango, Kiabi et Decathlon font fabriquer une partie significative de leurs collections dans des usines marocaines. La proximité géographique est un avantage -- les délais de livraison sont courts. Le faible coût de la main d'œuvre en est un autre. Ce modèle s'appelle le "fast fashion" : des collections qui changent toutes les semaines, des prix bas, des volumes immenses. Et au bout de la chaîne, une couturière à Casablanca, Tanger ou Fès qui coud dix heures par jour pour un salaire qui ne suffit pas à vivre décemment dans une ville où les prix des loyers et de la nourriture augmentent chaque année.

Les Dortoirs : Quand le Travail Devient une Prison

Le problème ne s'arrête pas aux salaires. Dans les zones franches d'exportation -- des zones industrielles spéciales où les règles du droit du travail ordinaire sont souvent allégées pour attirer les investisseurs -- des travailleurs étrangers venus d'Afrique subsaharienne sont logés dans des dortoirs gérés directement par les employeurs ou des sous-traitants.

La mécanique est la suivante. Un travailleur vient du Sénégal, du Mali ou de Guinée. Il paye parfois des frais de recrutement importants pour obtenir sa place. Arrivé sur place, il est logé dans un dortoir d'entreprise. On lui explique que sa dette de recrutement sera déduite de son salaire. Son passeport est parfois confisqué "pour le garder en sécurité." Il n'a pas de permis de travail en bonne et due forme. Il ne parle pas la langue locale suffisamment bien pour se plaindre auprès des autorités. Et s'il part, il perd son logement en même temps que son emploi. Dans ce système, partir n'est pas une option réelle. C'est ce qu'on appelle, en droit international, une situation de travail forcé.

Rapport USA -- Traite des Personnes 2025

Le Département d'État américain publie chaque année son Trafficking in Persons Report -- le rapport mondial de référence sur la traite des personnes. Dans son édition 2025, le Maroc figure sur la liste de surveillance de niveau 2 : ce niveau signifie que le pays ne satisfait pas pleinement aux normes minimales pour l'élimination de la traite, mais qu'il fait des efforts. Le rapport signale des cas de travail forcé, notamment parmi les travailleurs migrants d'Afrique subsaharienne.

La Tunisie est également classée au niveau 2, avec des préoccupations similaires concernant les travailleurs migrants. Madagascar fait face à des signalements concernant le travail des enfants et des formes de travail forcé dans plusieurs secteurs dont le textile.

Ces classements ne signifient pas que tous les employeurs de ces pays pratiquent la traite. Ils signifient que des situations documentées existent, que les États le savent, et que les réponses institutionnelles sont insuffisantes.

Le Problème des Retours : Vous Renvoyez, Ils Détruisent

Il y a un aspect du système de la fast fashion que peu de consommateurs connaissent. En Europe, entre 30 et 40 pour cent des achats de vêtements en ligne sont retournés. C'est une des conséquences du modèle "essayez à la maison" promu par les grandes enseignes. Vous commandez trois tailles, vous gardez une, vous renvoyez deux. Simple. Pratique.

Mais voilà ce qui se passe de l'autre côté. Une grande partie de ces vêtements retournés ne sont pas revendus. Les coûts logistiques de vérification, nettoyage, remise en rayon sont souvent supérieurs à la valeur du vêtement. Beaucoup finissent dans des incinérateurs ou des décharges. Certains sont exportés vers des marchés de seconde main en Afrique -- comme le marché de Kantamanto au Ghana, qui craque sous le poids des importations de vêtements usagés et qui génère ses propres problèmes environnementaux et sociaux.

Le paradoxe est cruel. La couturière marocaine coud un vêtement qui sera acheté par un client européen, essayé une fois, retourné, puis probablement détruit. Elle a été payée une fraction de centime pour ce travail. L'enseigne a encaissé la marge. Et le vêtement finit à la poubelle. C'est le système dans son état le plus absurde.

Ce que Signifie "Pas de Permis de Travail"

En Europe, un travailleur étranger a besoin d'un permis de travail pour travailler légalement. Ce permis lui donne des droits : droit de changer d'employeur, droit de se plaindre auprès des autorités, droit aux protections sociales. Il est lié à une personne, pas à un employeur.

Dans certaines zones franches d'Afrique du Nord, des travailleurs étrangers travaillent sans permis en règle, ou avec des documents qui les lient spécifiquement à un employeur précis. Changer d'employeur, c'est perdre le statut légal. Se plaindre des conditions, c'est risquer l'expulsion. C'est une dépendance structurelle qui prive le travailleur de tout pouvoir de négociation. Sans permis de travail indépendant, sans logement autre que le dortoir de l'employeur, sans maîtrise suffisante de la langue locale, le travailleur est structurellement captif.

Les Marques Savent-Elles ?

La question que tout le monde évite. Les grandes marques européennes qui font fabriquer leurs vêtements au Maroc, en Tunisie et à Madagascar ont des "chartes éthiques," des "codes de conduite fournisseurs," des "audits sociaux." Ces documents existent. Ils sont publiés sur les sites web. Ils établissent des normes de salaire, de conditions de travail, d'interdiction du travail forcé.

Dans la pratique, les audits sociaux sont souvent réalisés à l'avance, avec préavis. Les usines se préparent. Les documents sont mis en ordre. Les travailleurs sont parfois briefés sur ce qu'il faut dire aux auditeurs. Et les sous-traitants -- les fournisseurs de deuxième et troisième rang, qui travaillent pour les fournisseurs principaux -- sont souvent hors du champ de ces audits. C'est là que les conditions les plus difficiles se trouvent. Et c'est là que la responsabilité des marques devient floue à dessein.

La loi française sur le Devoir de Vigilance, adoptée en 2017, oblige les grandes entreprises françaises à identifier et prévenir les atteintes aux droits humains dans leur chaîne d'approvisionnement. C'est un progrès réel. Mais son application reste inégale, et les sanctions pour non-conformité sont rares.

Jean-Claude, Correspondant Français · The Meridian · Juin 2026
Le Prix Affiché Ne Dit Pas Tout.

25 euros pour un pull. Ce prix ne dit pas combien la personne qui l'a cousu a été payée. Il ne dit pas si elle avait le droit de partir au bout de sa journée de travail. Il ne dit pas si son passeport était dans sa poche ou dans le bureau du directeur de l'usine. Il ne dit pas combien de vêtements comme celui-là finissent à l'incinérateur après avoir été retournés.

Ce n'est pas une attaque contre les consommateurs. La plupart des gens n'ont pas les moyens de payer plus, et les systèmes qui rendent possible l'exploitation ne sont pas de leur fait. C'est une attaque contre un système industriel qui a fait de la distance géographique et de la complexité des chaînes d'approvisionnement un outil de déresponsabilisation.

Tant que les lois qui protègent les travailleurs en Europe ne s'appliquent pas aux chaînes d'approvisionnement qui les approvisionnent, le prix bas en magasin sera toujours payé ailleurs -- par quelqu'un que vous ne verrez jamais, dans un dortoir dont vous n'entendrez jamais parler, avec un passeport qu'il n'a peut-être pas le droit de toucher.

Jean-Claude
Correspondant Français · The Meridian · Juin 2026
The Meridian · 5 Juin 2026 · themeridian.info

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